
Les natures mortes de Jean-Pierre Sudre rejoignent la dimension symbolique de la pomme, thème de notre festival 2026, en sublimant par ses images la dimension ordinaire du végétal, lui conférant une dimension sacrée. Il a rédigé ce texte pour éclairer cette partie de son oeuvre
« Ayant décidé en 1948 de devenir Photographe, l’occasion se présente soudainement de réaliser mes premières images par l’annonce de la destruction prochaine des bois de ma jeunesse. Comme pour des portraits de famille, qui immortalisent les êtres chers, ma démarche espérait garder pour toujours ce que ma mémoire avait laissé échapper en bouffées d’humus, bruissements feuilles et clairs-obscurs. A l’aide de ma chambre en noyer 13x18cm. des Frères Lorillon, et des plaques Guilleminot me voilà donc sur une vieille bécane de famille parcourant allées et sous-bois à la recherche de mes émotions d’antan. Cette merveilleuse possibilité d’expression que m’apportait la Photographie, son pouvoir unique de tout capter avec une diabolique précision me suggérait alors de l’introduire silencieusement et parallèlement dans un monde que j’affectionnais vraiment, celui des objets afin d’élucider leurs silencieuses présences.
Par rapport au monde végétal ou la Nature a tout préparé pour vous – que ça vous plaise ou non – le genre de la Nature Morte que je désirais aborder paraissait bien excitant par la liberté de tout inventer et d’être pour chaque élément de la composition son propre Metteur en Scène ; mais en contrepartie quelle infernale difficulté pour trouver la bonne place du principal objet. Par d’innombrables essais, j’avais décidé de n’accepter que la lumière du jour, la Seule qui mettait en vibration le moindre objet faisait illuminer les ombres et étinceler les reflets. Hélas, celle qui venait de ma fenêtre laissait l’aiguille de ma cellule totalement indifférente à la moindre mesure… Généralement vingt minutes de pose s’avéraient un minimum pour enregistrer le maximum de valeurs, celles qui font – par la suite – « chanter les gris » et enrichir les noirs et les blancs. Et durant ce temps, j’avais l’immense avantage de participer à la magie de l’enregistrement photographique sur l’émulsion de la plaque 13x18cm…
Je devenais alors le spectateur aveugle de la transfiguration de toute ma mise en scène en image latente qui se formait petit à petit, accumulant ainsi dans des millions de cristaux sensibles, mes pensées et émotions les plus intimes du moment… »
Jean-Pierre SUDRE, Lacoste juin 1990
Près d’un demi-siècle de photographie a conduit Jean-Pierre Sudre (1921-1997) dans d’étranges chemins. Son amour de la nature l’a rapidement amené à explorer les sous-bois de son enfance et à se pencher sur l’épaisseur des herbes et de l’humus. Sa curiosité l’a même rapidement incité à s’approcher au plus près de la matière elle-même jusqu’à la pénétrer pour aller au plus secret des choses : à la rencontre avec le cristal, objet premier qu’il maîtrisera petit à petit pour le soumettre aux caprices de son imagination.